En mai, osons être vulnérables.

11 Mai 2015
- par
Emilie

« Pourquoi es-tu venu en France après la guerre ? » Voilà la question que j’ai posée à mon grand-père. Je devais avoir l’âge de ma fille. « C’était ça ou nous serions morts de faim. » m’avait-il répondu dans un mélange de français et d’italien dont il avait le secret. Après ça, il n’y avait plus d’autres questions. C’était clair, comme s’il n’y avait pas eu de choix. Et pourtant, il y avait bien eu cette décision. Implacable. Cette décision qui ferait qu’il ne reverrait plus jamais ses parents, ses frères, qu’il mettrait 40 ans à retourner dans le village qui l’avait vu grandir. Seul. Sans sa femme qui venait elle aussi de San Angelo dei Lombardi, mais qui était déjà parti.

C’est l’histoire de ma famille. Une histoire d’immigrés parmi tant d’autres. C’est mon histoire. Et pourtant, je n’arrive même pas à imaginer ce qu’il a pu ressentir quand il est monté dans ce train, en direction de la France. Parce que ça ne pouvait pas être pire ailleurs. Parce que ça ne pouvait qu’être mieux ici.

Tout quitter, tout abandonner pour se construire une nouvelle vie, pour se donner une chance, pour nous donner une chance d’avoir une vie plus belle. Voilà le cadeau qu’il nous a offert. Un acte d’amour.

Il y a quelques semaines, un bateau s’est échoué en Méditerranée. Un de plus, me direz-vous. 800 êtres humains sont morts. Des immigrés, comme mon grand-père, bercés par la même espérance d’une vie meilleure, d’un peu de bonheur. C’est un morceau de mon histoire qui s’est échoué ce jour-là au plus profond de la Méditerranée. J’ai entendu ce cri et pour tout dire, j’ai eu si mal à l’humanité. Une douleur inexprimable. Car pour moi, ce jour-là, tout aurait dû s’arrêter. Nous aurions dû tous nous arrêter. Nous, êtres humains vulnérables et fragiles. Tous, enfants de la Terre.

Être vulnérable, c’est « être susceptible d’être blessé. » Mais alors, nous, citoyens européens, nous qui vivons dans la Patrie des droits de l’homme. Oui, nous qui défilions en masse, il y a quelques mois de cela, au nom de ces fameux droits de l’homme. Sommes-nous devenus à ce point individualistes pour ne plus être blessés que par ce qui concerne notre bien-être et notre sécurité personnelle ? Pourtant, nous avons tous une histoire d’immigration dans nos histoires. Parfois, nous l’avons simplement oubliée. Leur histoire est la nôtre. Elle le sera peut-être encore une fois, un jour. Au lieu de cela, c’est l’indifférence, le silence, une vague émotion vite balayée par notre quotidien, notre petite tranquillité et notre confort personnel. Oui, parce que nous, dans le fond, nous allons bien.

Mais alors, quand ? Quand arriverons-nous à  plonger au plus profond de notre vulnérabilité, à ne plus la regarder comme une faiblesse ? Combien de vie faudra-t-il encore sacrifier pour retrouver le courage ? Cette force, ce mouvement du cœur qui nous lie aux autres, pour oser dire l’inacceptable, retrouver cette responsabilité fraternelle et nous engager sur notre chemin d’humanité.

Alors moi, en ce mois de mai, je le dis une nouvelle fois devant vous. Je suis un être humain vulnérable et fragile. Moi aussi, parfois, je trébuche. Moi aussi, parfois, j’ai peur de ne pas y arriver, de ne pas être à la hauteur. Moi aussi, parfois, j’ai besoin d’aide. Et parfois, je ne la trouve pas. Alors, je sais le silence. Je sais ce sentiment d’être inexistant aux yeux des autres.

Tout cela m’a donné le courage de ressentir, de dire, d’agir à mon niveau, après des gens que j’aime, et puis auprès des gens plus loin que j’aime déjà, même si je ne les connais pas.
Car leur histoire, c’est mon histoire.

Et pour moi, aujourd’hui, c’est certain, ce n’est qu’à travers mes propres changements, ceux-là mêmes qui m’ont fait sortir de l’indifférence, retrouver peu à peu le cœur, que je transformerai ce monde.